Rapports de Mission

Rapport de mission du Commissaire Kamel Rezag Bara en Republique Arabe Saharouie Democratique (question de l’expulsion des migrants d’afrique sub-saharienne) du 28 octobre au 2 novembre 2005

SADR Rev.2_28 oct - 02 nov 2005-Fr.doc.pdf
AFRICAN UNION UNION AFRICAINE UNIÃO AFRICANA African Commission on Human & Peoples’ Rights Kairaba Avenue, P. O. Box 673, Banjul, The Gambia Commission Africaine des Droits de l’Homme & des Peuples Tel: (220) 4392 962; Fax: (220) 4390 764 E-mail: achpr@achpr.org; Website: http://www.achpr.org COMMISSION AFRICAINE DES DROITS DE L'HOMME ET DES PEUPLES RAPPORT DE MISSION DU COMMISSAIRE KAMEL REZAG BARA EN REPUBLIQUE ARABE SAHAROUIE DEMOCRATIQUE (QUESTION DE L’EXPULSION DES MIGRANTS D’AFRIQUE SUB-SAHARIENNE) (du 28 octobre au 2 novembre 2005) 1
I- INTRODUCTION : 1. Sur invitation du gouvernement de la République Arabe Sahraoui Démocratique, transmis par le canal de leur ambassade à Alger, en ma qualité de membre de la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des peuples (CADHP), chargé de la promotion dans la région, et après accord de la Présidente de la CADHP, je me suis rendu du 28 octobre au 02 novembre 2005, dans les territoires libérés du Sahara Occidental, pour m’enquérir de la situation de plus d’une centaine de migrants originaires de pays d’Afrique subsaharienne, expulsés, déportés et abandonnés par les autorités marocaines en plein désert, au–delà du mur « dit de défense », qui sépare les territoires occupés des territoires libérés du Sahara Occidental. 2. Arrivé dans la soirée du 28 octobre 2005 à Tindouf, à l’extrême Sud-Est algérien, je me suis rendu dans la région de Rabbouni, siège du Gouvernement de la République Arabe Sahraoui Démocratique, où j’ai eu des contacts avec les autorités sahraouies chargées du dossier, notamment le conseiller juridique du Gouvernement, M. Ahmed Sidi Ali. 3. Les journées suivantes ont été consacrées aux déplacements sur les lieux et à différents entretiens avec les migrants déportés et les représentants de la MINURSO et des ONG humanitaires actives dans la région. II- RAPPEL SOMMAIRE DE LA SITUATION POLITIQUE AU SAHARA OCCIDENTAL : 4. Les Nations Unies ont inscrit le territoire du Sahara Occidental comme non autonome. Il figure dans les territoires à décoloniser, en application de la résolution 1514 du 12 décembre 1960 et figure à l’ordre du jour de la Commission de décolonisation qui, annuellement prend une résolution pour réaffirmer le droit du peuple du Sahara Occidental à l’autodétermination qu’approuve l’Assemblée Générale à chaque session. 5. Un plan de règlement a été adopté en 1991, qui prévoit l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Ce plan a été approuvé par les deux parties au conflit à savoir, le Royaume du Maroc et le Front Polisario mais il s’est trouvé dans l’impasse suite aux entraves mises par le Royaume du Maroc. Il en est de même du plan de règlement élaboré en 2003 par M. James Baker, Envoyé Spécial du SG des Nations Unies, adopté par le Conseil de Sécurité, mais dont l’application est entravé par les autorités marocaines, qui s’obstinent à revendiquer la pleine souveraineté sur ce territoire. 6. Pour l’Union Africaine, la RASD a le statut d’Etat Partie depuis 1986 et participe en qualité de membre, aux conférences et travaux des institutions intergouvernementales et agences spécialisées de l’UA. III- INFORMATIONS RECUEILLIES ET CONSTATS 7. Depuis de nombreuses années, un mouvement important de migrants en provenance de pays d’Afrique subsaharienne et désirant rejoindre l’Europe, s’est organisé et s’est développé en empruntant soit la voie terrestre Ouest, qui passe à travers les enclaves espagnoles de Ceuta et Mellila, par l’Algérie et le Maroc, soit la voie terrestre Est, en passant par le territoire libyen pour rejoindre l’Ile italienne de Lampedusa. Ce mouvement emprunte également, la voie maritime au moyen d’embarcations de fortune (appelées 2
pateras) pour traverser le détroit de Gibraltar, ou rallier les Iles Canaries à partir de la ville sahraoui d’El Ayoune. 8. Des réseaux de passeurs parfaitement organisés et bénéficiant souvent de complicités locales se sont mis en place pour pratiquer un racket à l’égard de ces migrants sous prétexte de les aider à réaliser leur projet de rejoindre l’Europe par tous les moyens. 9. Tout au long de leur itinéraire, ces migrants ont crée des lieux de regroupement sous forme de villages informels et de bidonvilles principalement dans les périphéries des villes de Gao (Niger) Tin Zaouatine, Tamanrasset ou Maghnia (Algérie) et à Oujda, Nador et Tanger (Maroc). 10. Suite à une rumeur faisant état de l’intention des autorités espagnoles de surélever les murs de barbelés entourant les enclaves de Ceuta et Mellila de 03 à 06 mètres, les candidats africains à l’émigration clandestine, stationnés dans les régions marocaines de Nador et Oujda, ont organisé à partir du 28 Septembre 2005, des tentatives de passages en force des murs de barbelés. Et ce, par vagues de plusieurs centaines de personnes qui, profitant de la nuit et utilisant des échelles en bois, se jetaient contre les barbelés. Les émigrants clandestins se sont heurtés à une très forte opposition de la part des autorités espagnoles et à une très vive répression de la part des autorités marocaines. 11. En effet, il est établi que la police marocaine, soutenue par des unités de la gendarmerie nationale ont, dans la période des 28, 29 et 30 septembre 2005, tiré à balles réelles sur les personnes d’origine subsaharienne, candidats à l’émigration clandestine en faisant une dizaine de tués et plusieurs dizaines de blessés. 12. Par la suite, les autorités marocaines ont entamé une vaste campagne d’arrestations et d’expulsions forcées de milliers d’Africains candidats à l’émigration clandestine en Europe. 13. Parqués dans les commissariats et les garnisons de la gendarmerie nationale, un certain nombre de ces migrants, principalement de nationalité sénégalaise, malienne, camerounaise ou nigériane, ont fait l’objet de mesures de rapatriement forcé par voie aérienne sur des vols de la Royal Air Maroc, affrétés par les autorités marocaines. 14. Plusieurs milliers d’entre eux (quatre à cinq mille) ont été brutalement refoulés au de la de la frontière algérienne dans la région qui sépare Oujda au Maroc de Maghnia en Algérie. Pris en charge par les autorités algériennes, ils ont été reconduits, pour la plupart par voie terrestre vers la région de Tin Zaouatine à la frontière entre l’Algérie et le Niger. IV- SITUATION DES MIGRANTS EXPULSES VERS LES ZONES DESERTIQUES DU SAHARA OCCIDENTAL 15. Pour des raisons qu’il est difficile d’extrapoler, les autorités marocaines ont décidé de refouler près de 200 de ces migrants de diverses nationalités vers ce qu’ils appellent leurs « provinces sahariennes ». Délestés de leurs papiers, dépouillés de leurs biens personnels et menottés deux par deux, es émigrants clandestins ont été placés dans un convoi spécial de quatre bus et conduits de la région de Nador au Nord du Maroc vers la région d’Agadir et Rachidia au Sud. 3
16. Remis par la suite aux gendarmes, ils ont été conduits après un voyage pénible de près de quatre jours dans la région d’El Ayoune et de Smara au Sahara Occidental où ils ont été remis aux autorités militaires. Celles-ci les ont convoyés à la limite du territoire au niveau du mur dit de défense semé de mines anti-personnels, qui sépare la partie du Sahara Occidental contrôlée par le Maroc de la partie contrôlée par les unités du Polisario et appelé « territoires libérés ». 17. Les autorités militaires marocaines les ont répartis en plusieurs groupes et, après leur avoir ouvert des voies de passage à travers le mur dit de défense, les ont obligés sous la menace des armes à traverser le mur en donnant à chaque groupe quelques baguettes de pain, des boites de sardines et un bidon d’eau. Pour les rassurer, les autorités en question leur ont faussement indiqué que les frontières algériennes et mauritaniennes n’étaient qu’à quelques kilomètres à l’Est et au Sud du mur de défense. Dès que le groupe était suffisamment éloigné du mur dit de défense, et sous la menace des armes, les militaires marocains effaçaient les traces de passage des groupes de migrants afin de les empêcher de revenir sur leurs pas, au risque de sauter sur une mine. 18. Lors de notre déplacement sur les lieux, nous avons visité les lieux d’hébergement de ces migrants à Bir Lahlou et M’hiriz et discuté longuement avec eux ainsi que leurs représentants regroupés selon leurs nationalités. 19. Les migrants que nous avons rencontrés affirment tous qu’ils ont erré sans but ni direction pendant trois à quatre jours en plein désert avant d’être récupérés soit par les unités du Polisario, soit par les observateurs de la MINURSO. 20. Les migrants affirment également que plusieurs groupes comportant des dizaines d’entre eux, dont deux femmes, dont ils se sont séparés au moment de leur déportation en plein désert, manquent à l’appel. 21. Enfin plusieurs d’entre les migrants nous ont affirmé qu’ils résidaient de manière légale au Maroc où ils ont été enregistrés en qualité de demandeurs d’asile par le bureau du Haut Commissariat aux Droits de l’Homme (HCR) à Casablanca. Ils disent ne plus pouvoir prouver leur situation juridique, après que les autorités marocaines les aient dépouillés et délestés de tous leurs papiers et biens personnels. 22. Au moment où nous les avons rencontrés, la situation de ces migrants se présentait de la manière suivante : A- Nombre total de migrants d’Afrique subsaharienne hebergés dans les camps du Polisario : 115 dont 95 à la base de Bir Lahlou et 20 à la base de M’hiriz. B- Répartition par nationalité : • • • • • • Gambiens : 50 Nigérians : 22 ; Camerounais : 18 Ghanéens : 09 ; Ivoiriens 04 Burkinabé : 03 4
• • • • Maliens :03 Bissau-Guinéens :02 Guinéens (de Conakry) :02 Soudanais : 01 ; 23. Sur le plan humanitaire, les autorités sahraouies ont mis à la disposition des migrants un médecin pour suivre leur situation médicale et sanitaire. Au cours d’un entretien, le médecin nous a indiqué qu’outre un état de choc et de stress généralisé, les migrants souffraient de diverses affections dont l’anémie, les maladies de la peau et l’hypertension artérielle. 24. En collaboration avec certaines agences humanitaires dont la Croix Rouge espagnole et OXFAM, le Croissant Rouge sahraoui ainsi que l’antenne locale de la MINURSO ont donné aux migrants, des vêtements, des couvertures, des denrées diverses dont des produits d’hygiène et de la nourriture de base, de sorte qu’ils sont placés sur le même pied que les sahraouis des camps de réfugiés du Polisario. 25. Les autorités politiques de la RASD ont saisi l’ensemble des institutions habilitées à intervenir dans de tels cas, notamment l’Union Africaine, Les Nations unies et le HCR. Elles nous ont également indiqué qu’elles avaient pris des contacts avec les pays d’origine de ces migrants au niveau de leurs ambassades à Addis-Abeba, afin de déterminer les conditions éventuelles de leur rapatriement. V- RECOMMANDATIONS : Suite à ma mission sur le terrain et eu égard aux informations recueillis et constats effectués, je recommande à la Commission Africaine : • De dénoncer avec force les violations des droits élémentaires des migrants originaires d’Afrique subsaharienne, notamment par les autorités marocaines ; • D’exprimer sa gratitude envers les autorités de la RASD pour l’exemplarité de leur comportement humanitaire qui a permis de sauver d’une mort certaine ces migrants ; • D’adopter une Résolution pour dénoncer la situation alarmante de ces migrants et souligner que le traitement purement sécuritaire de cette question par une coopération policière entre les pays du Nord et ceux du Sud de la Méditerranée demeurera inopérante en l’absence de véritables politiques de partenariat axés sur le développement économique et social des pays d’origine de ces migrants. • Appeler les organes et instances appropriés au sein de la Commission de l’Union Africaine pour qu’ils apportent leur soutien et coordonnent les efforts en vue du règlement de la situation des migrants et leur rapatriement soit dans leur pays d’origine, soit dans le pays africain de leur choix. 5
Autorités rencontrées au cours de la mission : 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. SEM Mohamed Abdelaziz, Président de la RASD ; SEM le Ministre de la justice ; Le Conseiller Juridique du Gouvernement de la RASD ; Le Chargé d’Affaires de l’Ambassade de la RASD à Alger ; Le Président du Croissant Rouge sahraoui ; Le Chef de la Mission des Nations unies (MINURSO) à Tindouf et Bir Lahlou ; et Le représentant de l’Antenne de la Croix Rouge espagnole dans les camps de réfugiés sahraouis. 6

Created 1 juil. 2026 · Edited 1 juil. 2026